FRENCH GUITARE Oct-Nov 1998 par Jean Christophe Hoarau
Valérie Duchâteau, après avoir suivi le parfait cursus d'étude de la guitare classique qui a fait d'elle une concertiste de haut niveau, vit désormais sa vie de musicienne "autrement". Un cheminement exemplaire pour cette artiste qui, tout en reconnaissant les bienfaits techniques de l'éducation classique, en déplore profondément l'académisme et le manque d'ouverture. Valérie a donc pris des chemins de traverse qui l'ont amenée à relier la guitare classique à la guitare flamenca, la guitare Country ou la guitare Jazz, jouant avec Juan Carmona, Pedro Soler, Marcel Dadi, Chet Atkins, Tom Bresh, Stéphane Grappelli, Larry Coryel ou Martin Taylor...
Comme nombre de tes collègues français, l'essentiel de ta carrière de concertiste se passe en-dehors de nos frontières. Comment expliques-tu cette situation?
Il est vrai que depuis quelques années, il n'y a presque plus de concerts de guitare... La salle Cortot, par exemple, était "le temple" de la guitare à une certaine époque ; aujourd'hui, il y a deux ou trois concerts dans la saison. Grâce à Robert Vidal, il y avait un concours, une émission de radio, une réelle promotion de l'instrument. On pouvait aussi beaucoup jouer dans les églises ; c'est quasiment terminé. Les organisateurs ne veulent plus programmer de guitare classique: en France, ça ne "remplit" pas. En fait, je crois qu'il n'y a jamais eu ici un public vraiment attaché au répertoire de la guitare. On a trop longtemps fonctionné en circuit formé. Le public des concerts se compose essentiellement de guitaristes qui vont s'écouter (et se juger!) entre eux Ce n'est pas le cas des autres instruments. Dans le monde classique, la guitare n'est pas considérée, elle n'a pas sa place. Pourtant, je pense que tout le monde est sensible aux qualités intrinsèques de la guitare : le timbre, l'expressivité, l'intimisme... Mais il y a eu trop de concerts où tout le monde jouait le même programme : VillaLobos,Bach,Sor... Les gens se sont lassés de la pauvreté du répertoire. Alors, tout est à l'avenant : plus d'organisateurs, donc plus d'agents. Quand on veut jouer à Paris, on doit s'occuper de tout : la promotion,l'organisation, etc. Même des gens comme Roland Dyens souffrent de cette situation.
Tu parais bien pessimiste...
Pas pour moi! Je pense avoir su, à temps, orienter ma carrière différemment . Mais, pessimiste je le suis, pour ceux qui continueront à rabâcher un répertoire mille fois entendu. Aujourd'hui, un pianiste nanti d'un premier prix de Paris et lauréat d'un ou deux concours internationaux trouvera un circuit de concerts, pas un guitariste.
Mais pourquoi le public français serait-il dorénavant plus blasé qu'à l'étranger ?
Peut-être est-ce dû au fait qu'ailleurs la guitare classique participe beaucoup plus aux autres formes musicales. En France, Roland Dyens a été le premier à "désenclaver" l'instrument, à enrichir son répertoire par ses différentes expériences. C'est aussi mon objectif, à ma manière, avec mon histoire, Quand on bosse bien, en dix ans on a fait à peu près le tour de ce qui a été écrit pour la guitare ; alors on se rend compte qu'il faut peut-être aller voir ailleurs... Certains lorgnent du côté dujazz, du flamenco, d'autres vers le Brésil ... On élargit sa palette sonore en intégrant des effets, le midi, etc. L'instrument "guitare classique" a commencé à vivre une mutation qui, personnellement, me ravit et me passionne. Je suis persuadée que l'avenir est au métissage musical
Comment as-tu pris conscience de la nécessité de sortir de ce "ghetto" classique?
Ça n'a pas été simple! J'ai commencé l'étude de la guitare à onze ans et je m'y suis consacrée toute mon adolescence. Au Conservatoire, il n'était pas question de côtoyer des musiciens "populaires"je n'en avais d'ailleurs pas le temps ! Tout était minuté pour que je puisse faire un maximum de guitare, en dehors de l'école : en semaine, avec Yves Châtelain, et pendant toutes les vacances, avec Lagoya. J'étais coincée, dans tous les sens du terme : je ne parlais pas, je ne m' exprimais pas, je travaillais la guitare, un point c'est tout! Seuls mes doigts se sont épanouis à cette époque! J'ai commencé à en avoir vraiment "ras-le-bol" après mon Premier Prix de Paris, quand mes rapports avec Lagoya, mon maître, se sont détériorés. Peu après, j'ai obtenu le prix de la Fondation D'Addario qui m'a permis de partir faire une série de concerts aux États-Unis. Mais, sans aucun doute, le déclic a été ma rencontre avec Marcel Dadi, peu après mon retour des Amériques. C'était à Lyon, nous étions au même programme. Et là, j'ai découvert qu'on pouvait jouer de la guitare avec le sourire, avec décontraction, alors qu'on classique c'est tout juste si on ne nous enseigne pas à être angoissés! J'ai aussi découvert un être humain exceptionnel, qui passait beaucoup de son temps à aider les autres - moi qui était habituée au "chacun pour soi" de mon milieu. Mais, musicale ment surtout, il m'a aidée à me poser quelques questions fondamentales. Par exemple, pourquoi, après 12 ans d'études intensives dans une des plus grandes écoles au monde, après être arrivée à un niveau de concertiste, je ne savais pas ce que c'était qu'un accord de La mineur... Marcel m'a amenée à la Convention de Nashville où tous les styles de guitare se côtoient sans se poser de question. J'y retourne depuis régulièrement. La deuxième fois, c'était d'ailleurs grâce à Romane, autre bel exemple d'ouverture... J'ai rencontré Jorge Morel, l'arrangeur qui m'a permis de jouer Gershwin, Bernstein... C'était encore de la musique écrite - on ne passe pas à l'improvisation en claquant des doigts, mais j'y voyais poindre déjà une certaine émancipation. Puis Tom Bresh, rencontré à Nashville, m'a fait enregistrer mon premier disque et découvrir la guitare Multiac, qui est désormais mon "joujou" midi. J'ai ainsi commencé à m'éloigner du circuit purement classique. Et un jour, Juan Carmona, génial guitariste flamenco, m'appelle pour me dire qu'il cherchait une guitariste classique pour monter un duo. J'imaginais mal ce qu'on pouvait faire, puisque, comme 99 flamenquistes sur cent, Juan ne lit pas une note de musique... Quant à l'écrire, tu imagines! Alors il m'a appris à travailler d'oreille, ce que je n'avais jamais fait.
Encore une grande carence de l'éducation classique...
Exactement. Il me montrait ce qu'il voulait entendre et je l'apprenais sans l'écrire, Quelle découverte! Il m'a entraînée dans toutes sortes d'expériences, loufoques mais passionnantes, comme de jouer avec un sitar et un violoniste indiens, Mani Subramaniam. Nous jouons aussi quelques pièces " classico-populaires", comme les Valses Vénézuéliennes de Lauro ou le Choro de Pernambuco, avec la flamenca en deuxième guitare et des percussions traditionnelles. Nous allons aussi créer une Symphonie pour guitare classique, flamenca, percussions et orchestre de chambre, composée pour trous par Joanna Bruzdowicz, immense compositeur d'origine polonaise. Je travaille aussi avec Pedro Soler, avec qui j'improvise beaucoup désormais, à ma manière, qui me vient de toutes les musiques que j'ai pu ingurgiter. Le flamenco m'a toujours profondément touchée, J'ailleurs s'il me fallait citer mon idole, tous styles confondus, ce serait sans hésiter Paco de Lucia. Avec Pedro, j'ai fait récemment une expérience extraordinaire : une création avec ensemble baroque, deux guitares et percussions indiennes, à partir de mélodies espagnoles du XVIle siècle, et c'était très beau!
En somme, tu joues de la fusion ?
C'est ça! C'est ce qui me passionne aujourd'hui : la fusion des musiques traditionnelles. J'ai grandi en Catalogne française près de la frontière espagnole, et là nous avons la Sardane, jouée par la "cobla". Mon nouveau projet, que j'ai en tâte depuis dix ans, est de jouer les chansons populaires catalanes accompagnée par cet ensemble à vent traditionnel.
Tu dois donc jouer amplifiée... Quel système as-tu choisi?
J'ai fait poser sur mon Audirac Grand Concert le même système que sur la Godin Multiac : le système RMC (Richard MacCliff). Et j'en suis très satisfaite, il amplifie les qualités de mon instrument.
Tu viens de sortir une méthode aux éditions Paul Beuscher. Représente-t-elle l'enseignement que tu aurais aimé recevoir à tes débuts?
Tout-à-fait! Cette méthode est le fruit de mon expérience de l'enseignement en stages, master-classes, etc. Elle s'adresse essentiellement aux guitaristes ayant une pratique minimum de l'instrument et qui veulent approfondir la technique classique. Comme j'ai beaucoup travaillé dans les stages organisés par Marcel, j'ai eu de nombreuses demandes en ce sens de la part de guitaristes venant du Country, du Blues, etc. J'ai essayé de cerner les besoins de ce public, notamment sa peur de ne pouvoir aborder les pièces classiques qu'il aimait, ne sachant pas lire le solfège. J'ai voulu prouver que la technique classique était accessible à tous. J'ai ainsi abordé les principales techniques (attaques butées, pincées, trémolo, vibrato, liaisons, ornements, harmoniques, etc.) et les morceaux choisis sont analysés, disséqués et proposés en solfège, tablatures, diagrammes d' , accords. Il y a tellement de belles choses à faire sur cet instrument, pourquoi les réserver aux seuls lecteurs ? Même si, à terme, le système solfégique reste le plus complet pour la notation, notamment rythmique...
Article extrait du magazine Guitarist N° 156 (mai 2003).
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Du Conservatoire de Toulouse au Conservatoire Supérieur de Paris, Valérie Duchâteau a d’abord embrassé le cursus traditionnel du parcours classique. Elève d’Alexandre Lagoya, dont elle suit l’enseignement pendant une douzaine d’années, elle a ensuite la chance de rencontrer Marcel Dadi, qui exercera une influence décisive sur son itinéraire musical. Entre l’hommage à Barbara, qu’elle vient d’enregistrer et qu’elle donnera en concert à l’Archipel le 17 mai, et ses multiples activités pédagogiques, au premier rang desquelles figure sa collaboration à Guitarist (un deuxième numéro Hors Série est prévu très prochainement), c’est cette double référence – au classicisme et à l’ouverture – , qui semble le mieux caractériser sa trajectoire aujourd’hui. Max Robin
Tu as eu la chance de travailler avec Alexandre Lagoya. Que retiens-tu de son enseignement ?
Valérie Duchâteau : J’ai été une élève privilégiée, puisque je l’ai connu très jeune (à 11 ans) et que nous sommes restés très proches durant une douzaine d’années. Ce qui m’a marquée et qui me reste, c’est son enseignement de la technique et de la rigueur, l’accent mis sur la pratique de l’instrument et l’organisation du travail, même si j’étais déjà très organisée étant petite. Le voir, observer son hygiène de vie, sa façon de vivre avec et autour de l’instrument, avec ce côté “sportif“, mais aussi bien savoir s’aérer, savoir manger (c’était un grand gastronome, il m’a transmis son goût pour la cuisine et pour le vin), a été pour moi très important. D’autant plus que j’ai pu vivre cela de près, pas seulement en tant que simple “élève de conservatoire“. Tout comme il m’a été très utile de voir comment il gérait sa carrière, ses relations avec le monde extérieur, notamment avec le monde du spectacle. C’était un grand professionnel !
En quoi ta rencontre avec Marcel Dadi a-t-elle été ensuite déterminante ?
Dans le milieu classique, très strict, très compétitif, on est loin de faire de la musique pour ce qu’elle est, c’est-à-dire pour le plaisir de faire de la musique. Ce qui m’a frappée en rencontrant Marcel, ce qui était absolument étonnant chez lui, c’était de voir comment quelqu’un qui était complètement autodidacte, qui musicalement n’avait pas la culture que j’avais reçue, pouvait néanmoins parfaitement gagner sa vie, être époustouflant sur scène, de naturel, de décontraction, tout en étant épanoui dans sa musique. Pour moi, ça a été comme un électrochoc ! C’était exactement ce dont j’avais envie. Marcel m’a également permis de rencontrer une multitude d’autres guitaristes (Chet Atkins, Los Indios Tabajaros, Martin Taylor, Larry Coryell, Juan Carmona, Pedro Soler, Romane, Raphaël Fays…), et d’aborder d’autres genres musicaux, que je n’avais pas du tout perçus lors de mes études classiques. Tous ces gens vivaient pleinement leur musique, avec une approche très “décontractée“ que je ne connaissais pas du tout. “Philosophiquement“, ça a été un pas extrêmement important. De même en ce qui concerne mes relations avec les flamenquistes. La relation au rythme, leur approche du rythme, est tout à fait différente de celle que nous transmet l’éducation classique. À la suite de ça, je me suis mise à jouer un répertoire plus populaire, les partitions sud-américaines, les valses de Lauro, des pièces de Bernstein, dont l’écriture reste classique, mais qui nécessitent une interprétation plus rythmée.
Dans la foulée, n’as-tu pas été tentée de composer toi-même…
Si, mais il m’a fallu du temps ! Ce que je reprocherais à l’éducation classique (celle du Conservatoire), c’est de générer des complexes. Il a fallu toutes ces rencontres pour que “j’oublie“ ces complexes. Et encore aujourd’hui, je lutte tous les jours… J’ai même été jusqu’à inventer des noms de compositeurs fictifs pour éviter d’avouer au public que certaines pièces étaient de moi, afin d’être sûre qu’elles soient appréciées à leur juste valeur ! Même si des gens comme Dadi ou Romane m’y avaient encouragée, il m’a fallu plusieurs années pour arriver à prendre vraiment confiance en moi, et pour oser montrer mon travail. La première fois, c’était au travers des arrangements que j’ai faits sur les chansons de Barbara…
Explique-nous comment est né ce projet…
Au départ, il s’agissait d’une commande d’un éditeur. On m’avait demandé de trouver un moyen de populariser la guitare classique par le biais de la variété. À priori, l’éditeur pensait plutôt à des gens comme Goldman… Mais c’était un peu loin de mon univers. Je lui ai donc suggéré Barbara, que j’ai toujours suivie, et qui me touche, humainement et artistiquement. Le projet a été adopté, et j’ai dû me mettre à écrire ces arrangements en hâte, parce qu’il fallait que le travail aboutisse rapidement. Mais au final, on n’a pas pu publier les partitions (bien qu’elles soient prêtes), puisqu’on attend toujours l’accord de Warner ! Du coup, j’ai décidé d’enregistrer le disque de mon côté, qui sortira à la rentrée, en attendant de pouvoir publier le recueil un peu plus tard. Je suis particulièrement contente de la prise de son, réalisée au Triton. L’accueil du public a été également très chaleureux. C’était un moment fort !
Barbara, c’est avant tout une voix. Le “challenge“, c’est donc de restituer par des moyens instrumentaux l’émotion qu’on peut avoir en écoutant la voix…
Exactement ! C’est vraiment une question d’interprétation… Un jour, dans une interview, on m’a présentée de cette façon : “Valérie Duchâteau, la guitare qui chante“. C’est ce que j’essaie de faire passer quand je joue. Et c’est ce que j’ai essayé de faire passer, dans l’arrangement et l’interprétation, à travers la musique de Barbara. Parce qu’évidemment, dans son cas, on ne peut pas se passer des mots. Mais sa sensibilité était telle que chaque note semble choisie, et en exacte correspondance avec le poids des mots. De sorte que les arrangements et l’interprétation que je propose laissent un peu à chacun la liberté de retrouver les paroles de Barbara, qui reviennent spontanément, comme si on les avait toujours écoutées, même pour ceux qui n’ont jamais été particulièrement “fan“. En tout cas, c’est l’impression que j’ai voulu donner.
Tu comptes “revisiter“ ainsi l’œuvre d’autres chanteurs ou chanteuses ?
Je pense évidemment à Jacques Brel et à Léo Ferré. D’autant qu’on va bientôt célébrer le vingt-cinquième anniversaire de la disparition de Brel. Je vais donc peut-être “ajouter un B“ (celui de Brel), ce qui me permettra également d’étoffer mon spectacle. Je dois commencer à écrire en juin…
Tu as également le souci de transmettre le répertoire classique, en le rendant plus accessible…
Par l’intermédiaire de Marcel Dadi, je me suis familiarisée avec la tablature. Il a d’ailleurs été lui-même le premier à proposer un ouvrage de cette sorte consacré à la guitare classique. A la suite de quoi la tablature s’est beaucoup répandue et est devenue un outil quasi incontournable pour le guitariste. D’autre part, et c’est un phénomène typique de l’instrument, beaucoup de guitaristes jouent d’oreille. Permettre à tous ceux qui le souhaitent de jouer les “best“ ou les “incontournables“ de tous les styles, spécialement en classique, me semble donc être un défi particulièrement stimulant. Je trouve important de pouvoir mettre à la disposition de tous cette littérature qui fait rêver. C’est un aspect pédagogique que j’ai la chance de pouvoir développer avec Guitarist. Nous avons “testé“ les attentes du public avec un premier hors série, qui a été très bien reçu. Il y en a donc un deuxième en préparation, beaucoup plus complet, qui, malgré la dimension des pièces, comportera des partitions intégrales. Et je souhaite continuer à développer cette collection.
Un mot sur le choix des morceaux ?
Le premier contenait des “incontournables“, comme Jeux interdits, Asturias, etc. Pourquoi ne pas chercher à faire plaisir ? Le répertoire est d’ailleurs suffisamment vaste pour qu’on puisse y puiser à l’infini… Il y aura donc cette fois l’Ave Maria de Gounod, la fameuse Sarabande de Haendel, qui a été utilisée pour la musique de Barry Lindon, West Side Story, l’Adagio d’Ajanjuez, autre “incontournable“… L’objectif est de donner aux gens l’envie d’écouter de la musique, de la pratiquer, qu’elle fasse partie de leur vie…
Tu fais partie de ces musiciens qui prennent encore le temps d’écouter de la musique ?
J’en écoute tout le temps ! L’endroit idéal pour moi, c’est la voiture. Je m’y sens comme sur une île. Ou bien dans le train, avec un walkman.
Je crois que tu as préparé pas mal de pièces pour deux guitares…
J’ai beaucoup pratiqué le duo. J’appartiens tout de même à l’école Presti-Lagoya ! Pour moi, l’instrument idéal, c’est deux guitares. Ce deuxième hors série comportera donc effectivement toute une série de pièces à deux guitares. Dont une particulièrement difficile : la Vie brève, de Manuel de Falla, enregistrée par Paco de Lucia, que j’ai eu l’occasion de jouer avec Juan Carmona à une époque, et que j’avais également travaillée avec Alexandre Lagoya. J’ai fait une “mixture“ des deux genres (version classique et version Paco). Il y a aussi l’Ajanjuez, un Villa-Lobos pour chant et octuor de violoncelles transcrit pour deux guitares, un mouvement de concerto de Giuliani, l’Ave Maria (avec le prélude de Bach, et la partie chantée par Maurane, dernière version !)…
Pour finir, quels conseils donnerais-tu à une jeune guitariste qui envisagerait une carrière professionnelle ?
C’est un métier où il est extrêmement difficile de s’imposer quand on est une femme. Il y a beaucoup de rivalité, de tous côtés. Si l’on envisage une carrière de soliste, il faut savoir s’accommoder de la solitude, être forte, aborder les choses avec philosophie, croire en soi, et être solide psychologiquement.
Interview réalisée par JPH pour le site de La guitare.com (Février 2002)
Tu as débuté la guitare de haut niveau très jeune, comment ces moments privilégiés ont-ils été vécus par ton entourage (amis, famille ...) et par toi même ? Avais-tu l'impression de vivre une enfance différente ? dans une "bulle" ? Avais-tu conscience d'être une "enfant prodige" ?
Etant enfant, je n'ai jamais eu le sentiment d'être une enfant prodige. C'est en grandissant que j'ai compris ce que j'avais vécu. J'ai pris conscience de ma différence le jour où j'ai eu à quitter ma famille quand j'ai eu 13 ans pour vivre en pensionnat afin de pouvoir suivre l'enseignement du conservatoire de Toulouse.
A l'époque, l'enseignement de la guitare n'était pas si répandu et il n'y avait pas vraiment de structures adaptées pour m'accueillir. Ma famille et moi-même avons souffert de l'éloignement et pour ce, j'ai du grandir alors que je n'en avais pas envie et que je n'en avais pas l'âge. Je t'ai vue à Issoudun nous jouer "les variations sur le Carnaval de Venise", départ classique puis détour par le picking, c'est un magnifique résumé de ton étonnant et unique parcours : flamenco, classique, jazz, picking. Hormis la guitare, quel est, pour toi, le lien entre tous ces genres, qui ordinairement vivent plutôt les uns à coté des autres ? A ce propos, Il semble que les guitaristes classique aient peu de contact entre eux ?
Le lien que tu as pu sentir à Issoudun c'est celui que génèrent la passion de la musique et la volonté d'en apprendre toujours plus. Il est vrai que les guitaristes classiques vivent très en marge des autres musiciens. Il n'y a pas de culture de partage de la musique dans la guitare classique. Le répertoire est essentiellement soliste, peu de musique de chambre et sans sa partition le guitariste classique est démuni face aux musiciens de culture de transmission orale. Quelles sont les rencontres importantes ? Celles qui ont marqué, transformé ton style ?
Ma rencontre avec Marcel Dadi a été décisive pour l'ouverture de l'esprit qu'il avait et qu'il m'a apportée ce qui a rendu possible mon évolution musicale. A ses côtés, j'ai découvert une multitude de guitaristes de talent. J'ai appris la pensée harmonique de la guitare, l'instinct musical et surtout pris confiance en moi. Car mes études classiques m'avaient jusqu'alors enseigné les références et le passé. Marcel a été le premier à me dire que j'avais des choses à dire moi aussi et il m'a encouragée à créer et à composer. C'est ainsi que j'ai rencontré beaucoup de guitaristes de styles différents qui ont enrichi ma vie musicale. Comment une femme évolue-t-elle au sein de ces milieux essentiellement masculins ? Je pense notamment au picking.
A cette question je répondrai qu'il est plus facile d'être femme dans le monde du picking que dans le milieu du classique. Parce que c'est un style plus jeune et d'origine américaine où les femmes sont depuis bien longtemps les égales de l'homme.
Avec cette reconnaissance dans ce monde du picking et de la country, tes contacts avec les grands de la guitare US, n'as tu jamais eu envie de franchir le pas vers un style différent, folk, country ?
La guitare est un instrument difficile et je ne conçois pas qu'on puisse la jouer médiocrement. Franchir le pas pour bien jouer un autre style voudrait dire un investissement au moins à 90% pour obtenir cette perfection. D'autre part, après m'être souvent posée des questions, je sais enfin que c'est à travers la technique et la culture avec laquelle j'ai grandi que je saurais le mieux transmettre ce que j'ai à dire. Tu parles de rencontre décisive avec une guitare "Paulino Bernabé" de concert. Explique nous ce rapport particulier entre l'artiste et son instrument.
Rencontrer un instrument c'est se faire l'un à l'autre. Le parcours de cette découverte est long. Cette rencontre est aussi souvent jalonnée d'évènements. La preuve, c'est en faisant l'acquisition de cette Bernabé de concert que j'ai rencontré le représentant de ce luthier qui était aussi le représentant de José Ramirez qui travaillait à l'époque avec Marcel sur un prototype de guitare classique amplifiée. Que recherches-tu d'abord dans une guitare, selon les styles joués bien sur ? Quelles autres guitares transcendent ton jeu ? Que possèdes-tu comme modèles ?
Mon premier critère dans le choix d'une guitare est son confort de jeu. Ensuite, je suis intransigeante sur l'équilibre aigu-basse. J'ai trouvé chez le luthier Gérard Audirac une réponse à ces recherches et je possède trois de ses guitares que je pratique au quotidien. J'ai également eu une Friedrich de 1968 que j'adorais mais que j'ai été obligée de vendre. J'ai également 2 Godin, une Multiac et une Duet que j'ai beaucoup jouées à une époque où les scènes que j'abordais s'y prêtaient. Je sais qu'en guitare classique, il y a des morceaux inévitables. Mais comment expliques-tu que sur 4 cd reçus récemment, on retrouve 3 fois "Asturias", 3 fois "Recuerdos de l'Alhambra" 2 fois "Sevilla" ? C'est une démarche assez typique du classique et même plutôt du monde des interprètes, qu'on retrouve aussi dans le monde du picking voire du jazz mais qu'on ignore pratiquement dans le rock par exemple.
En ce qui concerne le rock, les maisons de disques veulent des inédits afin de pouvoir bénéficier de l'édition musicale et des droits de leurs compositeurs ce qui leur coûte moins cher que d'enregistrer des compositions récentes. C'est à mon avis ce qui explique le peu de reprises dans le monde du rock outre le fait que généralement ce soit une musique non écrite.
Les oeuvres classiques comme celles que vous citez sont libres de droits et ces best font toujours le bonheur des auditeurs. Le fait qu'elles soient écrites ont permis leur transmission au travers des siècles. Curieuse coïncidence, le cd de Vincea McClelland (j'ignore si vous vous connaissez) "Intermedio" avec Raymond Cousté, comporte 3 titres communs avec ton cd "America": Missionera/Tango en Skai/West side story, vous êtes vous concertées ?
West Side Story et Missionnera sont des arrangements de Jorge Morel que j'ai eu la chance de rencontrer à Nashville en 1991 grâce à Marcel Dadi. Ce jour là, j'ai eu la chance que Jorge Morel m'offre tous ses arrangements que je joue depuis sans me lasser. Quant au Tango en skaï de Roland Dyens, il y a bien longtemps que les guitaristes classiques l'ont intégré à leur répertoire, avec Vincea Mac Clelland, nous nous sommes rencontrées il y a plus de 20 ans quand elle est arrivée en France et je crois pouvoir dire que nous nous apprécions beaucoup...il n'est donc pas étonnant que nous aimions les mêmes choses. La majorité des guitaristes classiques ne sont souvent qu'interprètes, tu es aussi compositrice, ne ressens-tu pas l'envie de t'investir plus dans la composition ?
Mon aboutissement artistique sera le jour où j'enregistrerai ma musique. Jusqu'à maintenant j'ai manqué d'assurance et lorsqu'il m'arrive en public de jouer quelques unes de mes compositions, j'invente un nom de compositeur.
Le plaisir est de voir que ma musique est appréciée. Ce désir de composer est omni présent en moi. Tu prépares, peut-être même est-il déjà sorti, un cd de chansons de Barbara, peux-tu nous expliquer ce choix ? Même si les musiques sont importantes chez Barbara, c'est avant tout quelqu'un à écouter par les textes, son phrasé et sa manière si particulière de chanter ? Comment as-tu fait pour faire ressortir aussi fortement ces particularité au travers de tes interprétations ? Ce rendu est déjà extraordinaire sur ton précédent cd "America" et la chanson " Gottingen ". On jurerait l'entendre chanter.
Au départ, lorsque j'ai proposé Barbara à mon éditeur c'est tout simplement parce que j'aimais cette femme, ce qu'elle disait. Et puis, en travaillant et en faisant des recherches sur elle, j'ai retrouvé des similitudes entre son vécu et le mien. Comme par exemple le fait qu'elle ait été longtemps interprète avant de se révéler en tant qu'auteur-compositeur. Sa première chanson as été" Dis quand reviendras-tu ?". Ensuite, sa vie fait, qu'au delà des mots, je me sens en osmose avec ses mélodies, ses musiques me parlent sans mot. J'espère que ce livre CD sera prêt pour Musicora. A propos du cd "America", que t'as apporté cet incroyable personnage qu'est Thom Bresh pendant l'enregistrement à Nashville ?
Tom Bresh est vraiment un personnage extraordinaire. Outre ses talents de guitaristes, il est aussi à l'aise derrière une console de studio que sur un ordinateur (il s'occupe lui même de son propre site) ou derrière une caméra puisqu'il réalise aussi des films. A propos de cet enregistrement, il m'a particulièrement appris une autre façon d'enregistrer, sans aucune pression, à l'américaine. Sa seule différence avec les autres Américains c'est qu'avec Tom, tout se termine toujours avec un bon foie gras et une bouteille de vin français. Vend-on "beaucoup" de disque dans le milieu classique ?
- Les ventes de CD de guitare classique sont moins qu'un dé à coudre dans le monde du classique et une vente aux alentours de 3000 exemplaires est déjà satisfaisante. Les meilleures ventes sont celles que nous faisons sur les concerts. Voilà pourquoi je suis particulièrement fière que mon CD Peace and Happiness for a new millenium * qui est sorti à l'occasion du passage à l'an 2000 ait été diffusé à 17 000 exemplaires même s'il n'a pas utilisé les réseaux de distribution normaux.
* magnifique CD 4 titres: Adagio G mineur : T.Albinoni -Concerto n°1 en E mineur OP-11(2) : F. Chopin -Prélude en D mineur : J.S Bach -Recuerdos de l'Alhambra (F. Tarrega) Jamais de lassitude ? De regrets ? Aurais-tu aimé faire autre chose ?
J'ai connu beaucoup de lassitude et de doutes et j'ai souvent regretté de ne pas pouvoir poursuivre mes études. Si je n'avais pas été guitariste professionnelle j'aurais aimé devenir journaliste... Aujourd'hui je suis mariée ...avec un journaliste. Des projets ?
- Mes projets se limitent pour l'instant au travail qui m'attend dans les semaines qui viennent. Je viens de terminer l'enregistrement du concerto opus 30 de Giuliani qui va déboucher sur une tournée d'une vingtaine de dates, puis l'enregistrement de ces 12 chansons de Barbara que je souhaite monter en spectacle avec une comédienne l'automne prochain. Je vais également avoir l'immense honneur de représenter la guitare classique à la Convention de Soave (en Italie) où je vais retrouver tous mes amis du picking.
Que penses-tu de la presse guitaristique en général, du travail et de l'impact des sites web amateurs comme le notre vis à vis du monde de la guitare ? Quel est ton rapport avec cette presse ?
Je pense qu'heureusement qu'il y a une presse spécialisée pour les guitaristes car on ne peut pas dire que la guitare soit mise à l'honneur dans la presse musicale (en général une critique sur cent dans des magazines comme Diapason ou Classica et encore pas tous les mois.). Vous faîtes un travail de passionnés, indispensable pour la survie des guitaristes professionnels et amateurs. Je consulte énormément de sites de guitare et c'est une source incroyable de connaissance qui est mise à notre disposition.
http://www.laguitare.com
Les Cahiers de la Guitare et de la Musique no 60 (4ème trimestre 1996)
Valérie DUCHÂTEAU: America
Les Amériques ont toujours fait rêver les Européens friands d'aventure. Le vaste panorama musical de ces lointaines terres se fait l'écho d'une culture, ancienne et jeune à la fois, qui, bien que parfois contrariée, a su conserver son élan dans lequel s'épanouit la musicalité innée des habitants du Nouveau Monde. Valérie Duchâteau est née à Céret au sud de la France, très près de la frontière espagnole. Le charme de cette petite ville a toujours attiré des artistes tels que Picasso, Dali, Matisse, Chagall, qui y ont séjourné à plusieurs reprises. C'est dans cette ambiance culturelle qu'elle grandit en s'intéressant dès son plus jeune âge à la musique. À onze ans, elle donne son premier concert de guitare, elle a par la suite Alexandre Lagoya comme professeur et à vingt ans elle obtient le Premier Prix du Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris. Alors, l'occasion de partir pour l'Amérique se présente; elle y fera plusieurs allers-retours, aboutissant en 1995 à l'enregistrement à Nashville de ce premier disque intitulé America.
L'attrait qu'exerce ce continent sur elle a fait que le choix du répertoire ne se porte pas seulement sur un programme entièrement classique, ce qui est le cas pour la plupart des guitaristes issus du C.N.S.M.P. qui font un premier disque. Nous pouvons donc écouter aussi, et dès le début, du Bernstein arrangé par Jorge Morel (un extrait de West Side Story),une jolie polka du Paraguay, Misionera, également arrangée par Jorge Morel, du tango pas tout à fait argentin mais dans le style très original de Roland Dyens (Tango en Skai), La belle zamba argentine d'Ariel Ramirez, Alfonsina y el Mar et La Peregrinacion de la Misa Criolla du même compositeur, toutes deux arrangées par le compositeur et guitariste argentin Jorge Cardoso. S'y ajoutent deux ravissantes valses vénézuéliennes d'Antonio Lauro, Vals no 1 et El Marabino, et un chorinho du Brésilien Joâo Pernambuco, Sons de Carrilhoes. Nous y trouvons par ailleurs, quatre pièces du répertoire classique espagnol : deux de Francisco Tarrega, Le Carnaval de Venise (arrangement de Valérie Duchâteau) et Recuerdos de la Alhambra, et deux autres d'Isaac Albéniz, Mallorca (arrangement de A. Lagoya) et Asturias. Ce dernier compositeur a lui aussi la particularité d'avoir débuté la musique dès le plus jeune âge. Il donna son premier concert à I'âge de quatre ans, et à douze ans il s'échappa de chez lui pour... parcourir les États-Unis et l'Amérique du Sud .
Le jeu de Valérie Duchâteau est brillant, très maîtrisé, plein de fougue. Voici un disque conçu avec amour, pas seulement l'amour de la musique mais aussi l'amour de la guitare et du monde qui l'entoure, varié et coloré (AT 8002 distr. Night and Day).
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